La Diwaniya, le cœur battant de la société koweïtienne inscrit à l’Unesco
Koweït, le 13 Juin, (KUNA) (FANA) / La Diwaniya est le cœur battant de la société koweïtienne. Ce n’est pas seulement un lieu. C’est un espace où une société se maintient dans la parole et dans la présence des autres. Une forme simple, ancienne, mais encore vivante.
Elle appartient à l’histoire du pays comme à l’architecture des maisons. Un majles séparé, ouvert vers l’extérieur. Une pièce tournée vers la rue, vers les visiteurs, comme si la vie privée devait toujours rester en dialogue avec le monde.
À l’intérieur, le café circule. L’encens s’élève lentement. Les gestes sont répétitifs, presque immobiles dans le temps. Les discussions passent du quotidien aux affaires du pays, sans rupture nette entre ce qui est intime et ce qui est collectif.
Avec le temps, la Diwaniya est devenue plus qu’un lieu. Elle est devenue une manière de transmettre. Sans école, sans programme. Une mémoire vivante, portée par la répétition des gestes et des paroles.
Elle forme encore, discrètement, à la générosité et à la responsabilité. Deux valeurs simples, mais suffisantes pour maintenir un lien entre les hommes.
Dans une déclaration à l’Agence de presse du Koweït (KUNA), le secrétaire général adjoint aux Antiquités et aux Musées du Conseil national de la culture, des arts et des lettres, Mohammed ben Redha, la décrit comme une pratique vivante. Pour lui, la Diwaniya n’est pas une tradition figée. Elle est un espace où se sont consolidées les valeurs de dialogue, de tolérance et de cohésion sociale. Une forme de parole collective encore active, reconnue aujourd’hui par l’UNESCO.
En 2025, l’UNESCO a inscrit la Diwaniya koweïtienne au patrimoine culturel immatériel. Cette reconnaissance ne transforme pas ce qu’elle est. Elle nomme simplement une réalité ancienne : des hommes qui se réunissent pour parler, et pour maintenir un lien qui pourrait se perdre.
Le président de l’association du patrimoine koweïtien, Fahad Al-Abdeljalil, a rappelé à KUNA que la Diwaniya est liée à la formation même du pays. Elle précède les institutions modernes ou les accompagne dans leur naissance.
Il a évoqué les écoles, les clubs culturels, les premières idées de réforme. L’école Al-Moubarakiya, a-t-il dit, a été discutée dans ces espaces dès le début du XXe siècle. Des lieux où la parole précède souvent l’écriture, et parfois même la décision.
Le diwan lui-même est simple. Une pièce séparée du reste de la maison, ouverte vers l’extérieur. On y trouvait autrefois le café, l’encens, quelques objets ordinaires. Mais surtout, on y trouvait les autres.
On y réglait des conflits. On y cherchait des accords. Avant les tribunaux modernes, il existait cette forme lente de médiation, fondée sur la présence et la parole.
Le diwan du souverain occupait une place particulière. Il était le point de contact entre la société et le pouvoir. Un lieu où les tensions pouvaient être dites directement, sans détour institutionnel.
Pour sa part, le professeur d’histoire, Ayed Atiq Al-Juraid, rappelle que de nombreux projets de réforme, d’éducation et de culture sont nés dans les diwaniyas. Il a cité le Conseil consultatif (Al-Shoura), dont l’idée aurait été évoquée en 1921 dans une diwaniya, ou encore la création du Club littéraire koweïtien en 1924.
Selon lui, la Diwaniya a longtemps été un espace où la pensée précède l’institution. Un lieu où les idées circulent avant d’être formalisées.
Il a rappelé aussi que des journaux comme Al-Manar, Al-Muqtataf ou Al-Hilal y étaient lus et discutés. Dans certaines diwaniyas, comme celle de la famille Al-Khaled, des savants et des écrivains se retrouvaient régulièrement. En 1923, le penseur tunisien Abdel Aziz Al-Thaalibi y fut accueilli, signe d’un espace déjà ouvert aux échanges intellectuels arabes.
Mais la Diwaniya n’a pas seulement été un lieu de pensée. Elle a aussi été un lieu de crise. Lors des famines et des difficultés, certaines ont ouvert leurs portes à ceux qui n’avaient plus rien. Sans organisation, sans discours, mais par nécessité.
Ainsi s’est construite une relation particulière entre le peuple et le pouvoir. Une relation directe, faite de visites et de paroles, loin des formes administratives modernes.
Aujourd’hui encore, la Diwaniya ne s’est pas effacée. Elle a changé de forme. Des diwaniyas féminines existent désormais. Elles prolongent le même principe : se réunir, parler, échanger.
Cela a permis une présence plus large des femmes dans la vie sociale et culturelle. Mais la logique reste la même : être ensemble, et maintenir un espace de parole partagé.
Certaines recherches rappellent que ces formes de réunion féminines ont aussi une histoire ancienne, centrée sur des questions sociales et humaines. Les formes changent, mais les besoins demeurent.
Ainsi la Diwaniya ne se laisse pas définir facilement. Elle n’est ni institution, ni simple tradition. Elle est une continuité fragile. Une manière de ne pas laisser les hommes seuls face au monde.
Elle repose sur peu de choses : la parole, la présence, et la reconnaissance silencieuse de l’autre.
Et c’est peut-être cela qui explique sa durée. Elle ne promet rien. Elle continue seulement d’exister, tant que des hommes et des femmes acceptent encore de se réunir pour parler.
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